
(photo Bernard Jeanneau)
Avant mon congé parental, lorsque j’allais au boulot, je passais chaque jour au bord de la mer. Le matin, le midi, à 14 heures et le soir. J’aimais prendre cette route qui longe le Golfe, entre les arbres et le bleu de l’eau, au milieu des oiseaux. C’était comme le chemin des écoliers, un air de vacances toute l’année, un souffle d’air avant de retrouver mon ordi dans mon bureau surchauffé, au milieu d’informaticiens forcenés.
Au bout du port et de son champ de mâts, je traversais le bras de mer grâce au pont tournant, et à marée haute, c’était comme un jeu de savoir s’il allait être fermé ou ouvert, s’il laissait passer les bateaux, ou les voitures. Lorsqu’il était fermé (à la circulation), ça pouvait durer un bon quart d’heure. Dans le sens aller, ça valait le coup de faire un détour par le centre ville, mais dans le sens retour, non. En été, afflux des plaisanciers oblige, je pouvais me retrouver coincée 2 fois dans la journée. Ce fichu pont m’énervait, mais finalement j’aimais bien son côté pittoresque, cette parenthèse hasardeuse et poétique dans une vie active bien remplie.
Ce midi, je suis allée déjeuner avec A., une ancienne collègue. En 8 ans, A. est devenue une bonne amie et j’ai plaisir à la revoir régulièrement, même si trop rarement à mon goût, nous suivons chacune notre route, et le temps passe trop vite. Nous sommes retrouvées dans notre crêperie fétiche, la cantine des copines des temps glorieux de feu notre webagency. La patronne est une allemande adorable qui me reconnaît toujours, même si je n’y vais plus guère qu’une à deux fois par an. Elle m’amuse car elle me demande systématiquement des nouvelles de Mamzelle, elle avoue avoir flashé sur le prénom et l’air mutin de ma fille.
Après ce sympathique déjeuner, où nous avons parlé de nos projets respectifs, échangé des nouvelles de nos connaissances communes et piapiaté de bon coeur autour d’une bollée de cidre, chacune est repartie vaquer à ses occupations. Sur le chemin du retour, toute à mes souvenirs, j’ai décidé de passer devant mon ancien bureau désormais occupé par une autre entreprise, puis j’ai pris la route du pont. Un panneau lumineux affichait clairement la couleur, il était fermé.
Je me suis quand même engagée dans la file de voiture, et quand je n’ai plus pu avancer d’un mètre, pare-choc contre pare-choc, j’ai fait comme les autres, j’ai coupé mon moteur. J’ai baissé le son de la radio, j’ai ouvert ma fenêtre, laissé entrer le vent et j’ai humé l’air salin. Une bouffée de nostalgie m’a submergée. En voyant les mâts des bateaux couper le pont en deux devant mes yeux, je me suis rappelée du temps si loin, si proche, où je travaillais. De mes copines de bureau. De la bonne ambiance d’alors. Des projets intéressants. Des pauses de midi au bord de l’eau. C’était avant le dépôt de bilan, avant la reprise foireuse, avant le licenciement final. Je me suis dit que j’avais eu de la chance de connaître ça. Mon boulot me plaisait, j’y étais bien. Avant.
10 minutes ont passé, le pont s’est refermé, la barrière s’est relevée, j’ai redémarré et j’ai repris le cours de ma vie. Je crois que je suis prête à retravailler. Bientôt.