Le pays des mots goûtus – chapitre 10
Oriane Rousset est auteure d’histoires pour enfants. Elle m’a contacté pour me présenter son premier roman jeunesse : Le Pays des Mots Goûtus. Emballée par cette histoire, je lui ai proposé de la publier sur mon blog, au rythme d’un chapitre chaque samedi et chaque dimanche, façon saga de l’été à la sauce blog, jusqu’au mois de septembre. C’est pour les enfants, mais nous espérons toutes les 2 que les aventures d’Hélio Saltimbanque vous plairont aussi !

- CHAPITRE 10 -
LES SOUFFLEURS DE MOTS
Les deux compagnons se retrouvèrent soudain bien seuls sans les sœurs Replète. Quel silence !
Ils contournèrent la maison et Phil expliqua :
- Nous voici arrivés à la dernière étape de notre voyage. Les mots sont fin prêts à s’envoler vers les portes et à inspirer les Hommes.
- Et comment ils font pour s’envoler ? demanda Hélio.
- Ce sont les souffleurs qui les font s’envoler…
Tout en parlant, ils étaient arrivés derrière la maison et devant eux se dressait désormais une jolie petite colline verte avec au centre un unique arbre très haut.
Ils gravirent la colline, muets devant un tel spectacle. Même Phil qui avait pourtant vu plusieurs fois l’arbre des souffleurs n’en revenait pas. C’était l’arbre le plus élégant, le plus majestueux et le plus féerique qui pût exister. Il était si haut qu’il semblait toucher les portes entrouvertes.
Son tronc était constitué de deux parties qui s’entrelaçaient, comme si, amoureuses, elles effectuaient une danse langoureuse. Ses branches étaient fines et ondulaient avec grâce, tels les bras d’une danseuse. Ses feuilles semblaient des perles de rosée délicates et étincelantes. C’était tout simplement magnifique.
- Cet arbre est magique, chuchota Phil comme pour ne pas le déranger. Il a le pouvoir de souffler les mots à travers les portes, d’un monde à l’autre.
Hélio était subjugué. Il ne savait pas quoi dire, il était trop impressionné pour parler. Il avait la sensation que l’arbre les observait.
- Il ne faut pas parler trop fort pour ne pas troubler la concentration des souffleurs, continua le pantin. Reste ici, je vais aller déposer notre offrande au pied de l’arbre.
Il alla poser délicatement les macarons au pied du tronc et revint à côté d’Hélio, à quelques mètres de distance. À cet endroit ils avaient le recul nécessaire pour voir l’arbre tout entier.
Ils attendirent un petit moment, impatients. Hélio se demandait ce qui allait bien pouvoir se passer.
L’arbre semblait les jauger, ainsi que la boîte de macarons. Il réfléchissait.
Soudain, au bout de quelques minutes, l’arbre se mit à frissonner et les branches à frémir doucement.
Tout à coup, une petite branche sembla se détacher et glissa lentement le long du tronc. Mais ce n’était pas le mouvement normal d’une branche qui rompt et tombe de l’arbre. Elle coulait le long de l’écorce.
Arrivée en bas, elle se redressa et Hélio comprit que ce n’était pas une branche, mais une créature qui faisait partie de l’arbre. Il n’osa pas poser de questions et continua d’observer en silence et sans bouger.
La créature-branche avait de fines brindilles en guise de bras et de jambes. Elle n’avait pas de visage ; juste deux yeux, deux narines minuscules et une petite fente pour la bouche.
Sans même les regarder, elle attrapa la boîte de macarons, comme un écureuil attrape une noisette. Elle était presque aussi grosse qu’elle.
La créature observa la boîte de tous les côtés, la huma et parut satisfaite. Alors elle la plaça sous la brindille qui lui servait de bras gauche et remonta doucement dans l’arbre.
Hélio regarda Phil, l’interrogeant du regard à propos de l’étrange scène à laquelle ils venaient d’assister. La marionnette lui répondit en murmurant :
- Cette créature est un souffleur. Elle et tous les autres souffleurs sont invisibles une fois dans l’arbre. Elles se fondent en lui. L’arbre se nourrit de gâteaux. C’est comme un engrais pour lui, ce qui le fortifie. Les souffleurs mangent les gâteaux qu’on leur apporte et en échange, ils soufflent les mots qu’ils contiennent. Ils sont les seuls à pouvoir faire ça. Regarde bien, ils ne vont pas tarder à commencer.
Hélio fixa l’arbre pour ne pas rater une miette du spectacle. Celui-ci était immobile. Le petit garçon était curieux de voir comment les souffleurs allaient souffler.
Les branches et les feuilles se mirent soudain à se balancer comme sous l’effet de la brise. On entendit s’élever un léger cliquetis, comme si des milliers de minuscules cloches tintaient ensemble. Puis, doucement, les deux troncs de l’arbre s’entortillèrent un peu plus sur eux-mêmes. Les branches valsaient de plus en plus. C’était incroyable. Hélio avait la bouche grande ouverte d’étonnement.
Et d’un coup, en un claquement de doigt, le tronc s’étira et les branches projetèrent en l’air de minces faisceaux lumineux par milliers. Ces faisceaux s’élevèrent si haut qu’ils atteignirent bientôt le dôme bleu nuit et leur éclat illumina la pénombre.
Chaque faisceau, comme un murmure, s’insinua alors dans une fente de portes. Pendant plusieurs minutes, les deux amis restèrent interdits devant ce fabuleux phénomène. C’était mieux qu’un feu d’artifice. Les fils de lumière jaillissaient de tous les côtés, de toutes les branches de l’arbre. Certains montaient tout droit, d’autres en spirale. Mais chacun trouvait finalement son chemin et sa porte.
L’arbre avait trouvé son rythme de croisière. Il se balançait doucement, bercé par la brise invisible.
- Ils semblent avoir particulièrement apprécié les macarons, dit Phil au bout d’un moment.
- Et qu’est-ce qui se passe s’ils aiment pas ?
- Oh… ils ne sont pas contents. Vois-tu, le soufflage de mot n’est pas une chose facile. Les souffleurs doivent apprécier les mots qu’ils goûtent s’ils veulent rendre tout leur sens. S’ils n’aiment pas ce qu’ils mangent, ils ne feront pas bien leur travail…
- Et qu’est-ce qui se passera ?
- Alors, ils pourraient souffler de travers… Good heavens ! Ce serait catastrophique !
- Et c’est déjà arrivé ?
- Oui, malheureusement… Et ce n’est pas beau à voir.
- Ça fait quoi ? Des mots tordus ?
- Mmm… En quelque sorte…
Lord Canterbury semblait gêné.
- Bah quoi ? insista Hélio. Qu’est-ce qui se passe ?
- Eh bien… Cela donne… des… brossièretés.
- Des brossièretés ? ! Tu veux dire des grossièretés plutôt. Des gros mots !
- Je ne veux pas dire ce mot, c’est tellement laid…
Hélio se mit à rire. Il y avait sur le visage de la marionnette en bois un air de dégoût et de honte. Le lord si bien élevé ne voulait pas prononcer le mot grossièreté de peur de se salir. Il y avait de quoi rire. Mais il était touchant. Un vrai amoureux des mots comme Francky, pensa Hélio.
- Alors tu veux dire qu’un mot mal soufflé devient un gros mot ? demanda Hélio.
- Oui, répondit Phil, cela arrive qu’un mot mal soufflé ricoche et tombe dans la mauvaise oreille, ou s’insinue par la mauvaise porte. Alors, son sens peut être déformé par une personne mal intentionnée. Tu sais, ce sont les Hommes qui décident de donner tel sens à tel mot. Au pays des mots goûtus on ne fait que fabriquer des mots pour les besoins des Hommes. Il est préférable qu’ils tombent dans l’oreille d’un écrivain bien sûr, mais il arrive malheureusement que des personnes sans scrupules se servent de mots sans défense pour nommer des choses peu recommandables. C’est ainsi ! C’est pour cela que les souffleurs ont un rôle important et délicat.
Ils se tournèrent à nouveau vers l’arbre. Il continuait son ballet lumineux.
- Ça va durer encore longtemps ? demanda Hélio.
- Probablement. Et c’est ainsi tous les jours.
- Alors, il y a des nouveaux mots inventés tous les jours ?
- Non. Mais il faut parfois ressouffler les mots, afin qu’ils ne tombent pas dans l’oubli. C’est comme cela que certains prénoms redeviennent à la mode à différentes époques par exemple. Il faut aussi inspirer les poètes, les compositeurs ou les personnes qui écrivent des discours. Et puis il y a aussi les amoureux qui veulent déclarer leur flamme. Il leur en faut de l’inspiration à ceux-là car ce n’est pas facile !
- Alors, ils doivent en avoir du travail ici !
- Oui… Sais-tu que la langue française, depuis ses débuts, compte plusieurs centaines de milliers de mots ? Il est impossible de savoir combien exactement car certains mots évoluent ou sont oubliés. Ils ne sont jamais tous utilisés en même temps. Le français évolue tous les jours. Une fois créé, un mot peut changer au fil des siècles. C’est pour ça qu’on parle de vieux français. Certaines prononciations changent, certaines orthographes aussi. Mais ce n’est pas une excuse pour faire des fautes !
Hélio sourit. Après tout ce qu’il avait vu aujourd’hui, il allait faire beaucoup plus attention à l’orthographe. Le professeur, Francky, les souffleurs et les sœurs Replète se donnaient tellement de mal. Et puis les Boublis aussi… même s’ils étaient en chewing-gum !
- Certains mots disparaissent aussi en même temps que ce qu’ils représentent, continua Phil. Des objets qu’on n’utilise plus par exemple.
- T’en connais ?
- Bien sûr, my dear, je peux même t’en montrer un !
Phil farfouilla dans une poche de son gilet en velours, et en sortit un petit cercle en verre attaché à une chaîne.
- Ceci est un lorgnon. C’est une petite lunette avec un seul verre. Cela servait autrefois à regarder quelque chose de plus près. Ensuite, on a appelé ça monocle, mais ce mot n’est plus tellement utilisé non plus. Le mot lorgnon venait du verbe lorgner, qui veut dire regarder. Il est encore utilisé aujourd’hui mais il n’est pas très distingué.
Il fouina encore dans une autre poche du gilet et en sortit une montre ancienne, sans bracelet, avec une chaîne.
- Voici une montre à gousset, tu en as peut-être entendu parler. On ne les utilise plus, mais ce sont des objets recherchés par les collectionneurs. Un gousset est cette petite poche d’où j’ai sorti la montre.
- C’est une montre de poche ! Pas très pratique…
- Damned ! s’écria soudain Phil.
Hélio sursauta. Le pantin regardait sa montre, visiblement affolé.
- Il est temps de partir mon jeune ami, ou tes grand-mères vont commencer à s’inquiéter. Le temps ne passe pas à la même allure quand on est ici, il ralentit, mais tout de même. Il faut rentrer.
- Déjà, dit Hélio tout triste. Mais j’ai encore envie d’apprendre d’autres choses sur les mots.
- Tu pourras demander à ta grand-mère. Elle sera ravie que tu t’intéresses aux mots !
- Elle va trouver ça bizarre.
- Mais tu ne devras pas lui dire que tu es venu ici, ça pourrait réveiller ses souvenirs. Cet endroit doit absolument rester secret. Tu dois me promettre que tu n’en parleras à personne.
- Promis. De toute façon, personne ne me croirait !

(Ce texte est la propriété exclusive d’Oriane Rousset, protégé par le régime des droits d’auteur.
Ne pas copier ou diffuser sans son autorisation, merci.)
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♥ gribouillé par Shalima le 23 août 2009
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Tres beau texte, tres agreable a lire…
Je me permets une remarque de faute de frappe, remarquee pendant ma lecture :
“on a appeler ça monocle” => appele (accent aigu).