Le pays des mots goûtus – chapitre 9
Oriane Rousset est auteure d’histoires pour enfants. Elle m’a contacté pour me présenter son premier roman jeunesse : Le Pays des Mots Goûtus. Emballée par cette histoire, je lui ai proposé de la publier sur mon blog, au rythme d’un chapitre chaque samedi et chaque dimanche, façon saga de l’été à la sauce blog, jusqu’au mois de septembre. C’est pour les enfants, mais nous espérons toutes les 2 que les aventures d’Hélio Saltimbanque vous plairont aussi !

- CHAPITRE 9 -
PETIT DÉJEUNER CHEZ LES STYLISTES
Au bout de quelques minutes, ils aperçurent au loin une grande maison rose, verte, jaune et violette. Elle n’était pas rectangulaire comme une maison ordinaire, mais composée de plusieurs parties en gâteaux. Hélio ouvrit de grands yeux gourmands. De chaque côté, il y avait un gros muffin aux pépites de chocolat blanc, avec un glaçage violet parsemé de petites myrtilles. La partie centrale était un kouglof, ce gâteau rond et assez haut avec un trou au milieu. Celui-ci était rose, surmonté de petits fruits confits jaunes. Deux gaufres faisaient office de portes d’entrée et les volets des fenêtres étaient en pâte d’amande verte. La maison était entourée d’un jardinet composé d’arbres en barbe à papa.
Hélio en eut l’eau à la bouche.
En s’approchant, il fut assez déçu de s’apercevoir que tout cela était faux. Sa faim grandissante lui avait joué un tour. Les fruits confits et le glaçage aux myrtilles étaient en fait des tuiles. Les gaufres de la porte d’entrée étaient en bois. Comme c’était dommage… Il s’imaginait déjà croquer un morceau de volet ou de mur. La maison ne faisait qu’imiter des pâtisseries, mais après tout, ça ne devait pas être évident de vivre dans un vrai gâteau.
Le Boubli-tut tut s’arrêta devant la porte, déposa ses passagers et repartit aussi vite dans l’autre sens.
- Voici la demeure des sœurs Replète, expliqua la marionnette. Elles l’ont faite construire pour être toujours inspirées. Elles préparent chaque jour de délicieux gâteaux de mots avec les fioles du professeur, apportées par les Boublis. Entrons, suis-moi.
Les deux amis poussèrent les portes en bois et pénétrèrent dans une salle circulaire qui donnait sur un patio. Au premier abord il était difficile de distinguer quoi que ce soit dans la pièce. Elle était encombrée de spacieux canapés en velours, de grandes armoires avec des miroirs, de bougeoirs dégoulinants de cire, de piles de livres sur des guéridons, d’ustensiles de cuisines variés sur de grandes tables en bois (rouleaux à pâtisserie, moules à gâteaux, cuillères en bois, casseroles), et tous ces objets et ce mobilier étaient disposés de manière aléatoire dans la pièce, en plein milieu.
- Nous avons de la visite, bêla une première voix.
- Mais c’est notre ami Phil, couina une deuxième voix.
- Accompagné d’un petit garçon en pyjama, termina la première.
Hélio cherchait des yeux d’où pouvait bien venir ces voix, et soudain, derrière une grande table encombrée apparut une, non… deux… non, une, enfin deux sœurs siamoises. Deux parfaites copies, rattachées par une fesse !
C’était la première fois qu’Hélio voyait des sœurs siamoises. Ses parents lui en avaient déjà parlé lorsqu’ils lui avaient raconté l’histoire du cirque. Avant, les siamois, jumeaux ou jumelles attachés l’un à l’autre par une ou plusieurs parties du corps depuis leur naissance, étaient des phénomènes de foire et de cirque.
Heureusement, cela avait changé.
Les deux petites bonnes femmes, plutôt grassouillettes, trottinèrent de toutes leurs petites jambes jusqu’aux deux visiteurs, et tendirent à Hélio deux petites mains potelées pleines de farine.
- Enchantée, dit l’une. Je m’appelle Rebecca.
- Et moi je suis Camélia, dit la seconde. Enchantée.
Elles glougloutèrent comme des dindons, et Hélio serra des deux mains celles qu’on lui tendait.
- Qui nous amenez-vous là Philou ?
- Il a l’air charmant !
Gloussement général.
- Ce garçon, mesdames, est le petit-fils…
- Oh, oui le coupa une des sœurs. Il ressemble à cette charmante enfant que nous avons vue l’autre jour…
- C’est incroyable qu’elle soit déjà grand-mère, dit l’autre.
- Ce que le temps passe vite dans votre monde…
- Pour nous c’était hier…
- Les problèmes d’orthographe doivent être de famille, ah ah !
- Oh, elle est bonne celle-là, ma chère, ah ah !
Philou se racla la gorge pour interrompre les deux bavardes, qui comme il le savait, pouvaient continuer ainsi des heures.
- Bien, bien, dit Rebecca pendant que Camélia caquetait toujours, venez par ici, nous avons des petites douceurs toutes chaudes.
Elles pivotèrent toutes les deux, parfaitement assorties dans leurs tailleurs jaune citron et galopèrent jusqu’à un grand four caché derrière un fauteuil. Elles portaient le même chignon alambiqué sur le sommet du crâne, les mêmes boucles d’oreilles à clip couleur framboise, comme leurs escarpins. Elles avaient un grand tablier deux places à fleurs roses et de la farine un peu partout, jusque dans les cheveux.
C’étaient de drôles de personnages.
Du grand four, elles sortirent une plaque de dix muffins fumants, à l’odeur alléchante.
- C’est une nouvelle recette pour inspirer les poètes et les auteurs de chansons.
- Un mélange de mots qui riment…
- De mots doux pour une chanson d’amour.
- Goûtez-les, babillèrent en chœur les deux sœurs.
Hélio, ravi à l’idée de manger, attrapa un muffin et en enfourna la moitié d’un coup.
Notre ami Phil en saisit un autre et en croqua un petit morceau.
- Émotion, passion, frisson, murmura-t-il… Oh ! il y a plusieurs goûts… charme, larme, parme…
- Quelles jolies rimes cela pourrait faire ! dit Camélia.
- Et toi mon grand ? demanda Rebecca.
Hélio finit d’avaler son énorme morceau de muffin et dit :
- Pensée, journée, bien-aimé, embrassé, rosée.
- Magnifique ! glapit-elle.
- Essayons de faire un poème avec ça. Voyons…
- Mon bien-aimé, commença Rebecca, tu es dans toutes mes pensées…
- … depuis que nous nous sommes embrassés par cette belle journée…
- … encore humide de rosée !
Si inventer des poèmes était un jeu aussi amusant, Hélio voulait y participer. Il avait terminé son muffin et en prit un autre.
- Cœur, fleur, bonheur… Mmmm… Mon cœur est plein de bonheur quand je cueille une fleur !
- Good Heavens ! s’écria Phil, tu es un vrai poète en herbe ! Il me faut reprendre un peu d’inspiration.
Il prit une nouvelle bouchée de son muffin aux multiples saveurs et dit :
- Fragile, subtil, pistil. Well…
Émotion subtile
Que dégage le pistil
De cette fleur fragile.Le délicieux charme
De ses pétales parme
Me donne le frisson.Elle m’émeut aux larmes
La fleur de La Passion.
- Bravo ! Bravo ! coquelinèrent les deux sœurs. Philou, c’était MAGNIFIQUE ! SUBLIME ! EXTRAORDINAIRE !
Hélio n’avait pas tout compris mais il avait saisi l’essentiel : un poème était une musique douce à l’oreille. Peu importait de ne pas comprendre le sens si les mots sonnaient comme une jolie berceuse. Il commençait à prendre goût aux mots.
Tous s’amusèrent encore quelque temps avec les muffins, puis Camélia sursauta.
- Mais nous n’aurons bientôt plus d’appétit pour goûter d’autres gâteaux !
- Tu as raison, ma chère, répondit sa sœur. Venez par là.
Ils se dirigèrent tous vers un grand placard muni d’un miroir, qui se révéla en fait être un réfrigérateur. À l’intérieur, des douzaines de boîtes de macarons de toutes les couleurs.
Les sœurs en sortirent une boîte et expliquèrent qu’ils étaient destinés à donner des idées de prénoms aux mamans qui attendaient un bébé.
Hélio en choisit un vert pour les prénoms de garçon.
- Maxendre, Célian, Dorian, Phanoé, Manès, Cyldric…
Il fut assez surpris. Il ne s’attendait pas à ça.
- Oh, ce sont de bien jolis prénoms, très rare à ton époque, dit Phil. Comme ton prénom d’ailleurs. J’ai connu un Dorian et un Manès il y a bien longtemps… Voyons, goûtons ce macaron jaune… Justine, Clémentine, Augustine, Joséphine, Claudine. C’est charmant pour une petite fille.
- À moi, cria Rebecca avant de croquer dans un macaron couleur chocolat. Néron, Louis, Napoléon, Charlemagne, Clovis, Jésus.
- Des prénoms d’hommes célèbres ! gazouilla Camélia.
- Dans ma classe, il y a un garçon qui s’appelle Clovis. C’est le seul de toute l’école.
- C’est vrai, dit Phil, les prénoms de personnages célèbres sont assez difficiles à porter et donc rares. Cependant, il y a toujours eu des Louis et des Charles, car beaucoup de rois ont porté ces prénoms, et ils sont devenus assez courants. Ce sont des prénoms qui traversent les âges.
- En tout cas c’est délicieux, dit Hélio. Comment vous faites pour que tous les gâteaux soient bons ? Parce que chez le professeur, y avait des mots dégoûtants.
- Quel flatteur celui-là, pépia Camélia.
- C’est notre mission, dit Rebecca. Nous devons rendre les mots appétissants.
- Et pour cela, nous avons un jardin magique…
- … mais rien à voir avec le jardin des plantes à lettres…
- … c’est plutôt un jardin comme il en existe chez vous…
- … avec des arbres qui ne cessent de produire des fruits délicieux !
- Sauf qu’ici ils poussent beaucoup plus vite !
- Viens, nous allons te montrer.
Les deux sœurs, le garçon et le pantin se frayèrent un chemin à travers les meubles et les canapés jusqu’au patio.
Le jardin n’était pas très grand mais représentait des dizaines d’espèces d’arbres fruitiers et de fleurs. C’était une profusion de couleurs et de senteurs. Dès qu’une des sœurs cueillait un fruit pour le tendre à Hélio, un autre repoussait aussitôt à sa place.
- Il nous faut inventer de nouvelles recettes sans cesse, dit Camélia.
- Alors heureusement qu’il y a autant d’espèces de fruits et de fleurs, margota Rebecca.
Ces fruits et ces fleurs ressemblaient un peu aux fruits et aux fleurs terrestres mais ce n’étaient pas tout à fait les mêmes. Hélio en goûta quelques uns qu’il trouva succulents.
- Nous ne vivons que pour les gâteaux !
- La pâtisserie, c’est notre passion !
- Et nous sommes les meilleures !
- À quatre mains, c’est plus facile !
Pendant que les sœurs gloussaient, zinzinulaient, et piaillaient encore, faisant gigoter leurs doubles mentons, Hélio leva la tête pour regarder les arbres et vit encore cet éternel ciel de portes entrouvertes. Une question lui brûlait les lèvres. Il se tourna vers les siamoises.
- Mais pourquoi ici tout le monde veut voir les portes ? Chez le professeur il y avait un toit ouvrant, et puis ici, un gâteau sans toit au milieu !
- Mais pour l’inspiration, mon chéri, répondit l’une.
- Cela va dans les deux sens, continua l’autre.
- Les humains captent l’inspiration par les portes.
- Et nous, nous faisons la même chose.
- Il faut bien que nous nous inspirions de votre monde…
- … pour créer des mots qui vont avec !
Elles gloussèrent comme des poules.
C’était assez logique après tout. On ne pouvait pas décorer une maison sans savoir qui vivait dedans. Et on ne pouvait pas inventer des mots pour un monde qu’on ne connaissait pas.
- Je pense que tu en as appris assez avec les sœurs Replète, chuchota Phil à l’oreille du garçon. Nous allons peut-être les laisser continuer à travailler.
Hélio était tout à fait d’accord avec son ami. Les deux sœurs étaient capables de continuer à les gaver de gâteaux et de fruits toute la journée, et il était déjà repu. Il valait mieux s’éclipser.
- Nous allons vous quitter mesdames, dit Phil. Vos gâteaux étaient délicieux, comme toujours.
- Oh, quel charmeur, cancana Camélia.
- Incorrigible, ulula Rebecca.
- Vous allez voir les souffleurs ?
- Vous leur apporterez une boite de macarons…
- Je crois que ça va particulièrement leur plaire…
- Ils raffolent de ça…
- … surtout les bleus et les violets…
- C’est pour ça que certains prénoms sont plus courants que d’autres, ah ah !
- Ah ah ! Comme c’est drôle, ma chère…
Afin de les interrompre poliment, le petit pantin toussota.
- C’est parfait, oui, dit-il, comme cela ils nous feront une petite démonstration.
- C’est quoi les souffleurs ? demanda Hélio.
- Tu vas très vite le découvrir, my dear. Leur arbre se trouve juste derrière la maison.
Les deux sœurs raccompagnèrent Hélio et Phil à la porte sans oublier de leur confier une boîte de délicieux macarons. Puis elles les embrassèrent goulûment, leur laissant de belles traces de rouge à lèvres couleur framboise sur les joues.
- Au revoir, mon mignon, dit Rebecca. Et sois bien sage.
- Au revoir Philou, dit Camélia. Reviens vite nous voir.
(Ce texte est la propriété exclusive d’Oriane Rousset, protégé par le régime des droits d’auteur.
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♥ gribouillé par Shalima le 22 août 2009
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Hors sujet (mais j’ai eu le grand privilège de lire les Mots goûtus dans leur intégralité !) mais pour dire que le blue tag, sitôt dit c’est (presque) sitôt fait. Il est en ligne. Et bleu baltique…