Le pays des mots goûtus – chapitre 7

Oriane Rousset est auteure d’histoires pour enfants. Elle m’a contacté pour me présenter son premier roman jeunesse : Le Pays des Mots Goûtus. Emballée par cette histoire, je lui ai proposé de la publier sur mon blog, au rythme d’un chapitre chaque samedi et chaque dimanche, façon saga de l’été à la sauce blog, jusqu’au mois de septembre. C’est pour les enfants, mais nous espérons toutes les 2 que les aventures d’Hélio Saltimbanque vous plairont aussi !

motsgoutus

- CHAPITRE 7 -
L’EXPERT EN MOTS

Au bout du chemin de dalles jaunes se trouvait une sorte de centrale nucléaire en forme de théière !

- Voici le laboratoire du professeur Expérenmot. C’est lui qui crée les mots en mélangeant les lettres cueillies dans la forêt.

Les deux compagnons parcoururent les quelques mètres qui menaient au laboratoire. Vue de plus près, la « centrale théière » était un assemblage chaotique de cylindres cuivrés, de tuyaux, de cheminées et de soupapes crachant des fumées bleu argenté ou vert émeraude.
Le « couvercle » de la théière semblait servir de toit ouvrant.

Lord Canterbury poussa une grande porte cuivrée et entra. Hélio le suivit et à peine eût-il posé un pied à l’intérieur qu’il poussa un cri d’admiration.
- Wouah ! C’est beaucoup plus grand dedans !

Ce qu’il voulait dire, c’est que de l’extérieur, le laboratoire était grand comme une maison, mais à l’intérieur, c’était gigantesque ! Plus grand qu’un château ! Plus grand qu’un hall de gare ! Plus haut que la tour Eiffel !

C’était une grande pièce circulaire, et le long du mur arrondi s’étalaient des rangées et des rangées de livres. Ces livres étaient, heureusement, protégés par des vitrines, car celles-ci étaient couvertes de taches multicolores, sans doute le fruit des expériences du professeur.

- Phil, mon bon ami ! Vous voilà de retour parmi nous, quel bonheur ! Et je vois que vous nous amenez un jeune enfant.

Le personnage qui s’approchait d’eux en les hélant était assez singulier.
Il portait bien sûr une blouse, mais elle n’était plus vraiment blanche. Ses yeux étaient très globuleux et ses cheveux blond platine très crépus. Il passa sa main à l’intérieur en avançant vers eux et l’emprunte de ses doigts resta imprimée dans l’épaisse tignasse. Il avait l’air d’un fou.

- Hélio, je te présente le professeur Expérenmot, dit Phil.
- Bonjour monsieur, dit Hélio.
- Oh ! Comme il est charmant, répondit le professeur, en pinçant et triturant des deux mains les joues du garçon. C’est adorable !

Il le fit tourner sur lui-même plusieurs fois et l’inspecta ensuite avec une loupe qu’il sortait de sa poche.
- Ne t’inquiète pas, murmura la marionnette à l’oreille d’Hélio. Il n’est pas très habitué aux enfants qui viennent de ton monde, ça l’intrigue.

- Mais comment fais-tu pour être aussi grand à ton âge ? demanda le professeur. C’est fascinant !
Le professeur était effectivement à peine plus grand que lui, alors qu’il était adulte. Hélio se demanda pourquoi tous les habitants du pays des mots goûtus étaient aussi petits. Il ne tarda pas à avoir une réponse.

- Après tout c’est normal, déclara le professeur comme s’il se faisait une réflexion à lui-même. Notre monde est plus petit que le vôtre…
- Professeur, intervint le Lord, ce garçon a grand besoin d’en apprendre sur les mots et l’orthographe.
- Parfait, venez par ici mes amis !

Le professeur se dirigea, suivi des deux autres, vers le milieu de l’énorme pièce. Tout autour d’eux s’affairaient de minuscules créatures, ressemblant à des bibendums bleu ciel. Ils couraient à toute allure sur leurs petites jambes dodues et souriaient à pleines dents. Certains transportaient des paniers remplis de lettres, d’autres des tubes à essais fumants. Trois d’entre eux s’approchèrent et se saisirent des paniers garnis des deux visiteurs.

- La première étape de la fabrication d’un mot commence ici, dit le professeur. Aidé de mes fidèles compagnons les Boublis…

Il s’interrompit, puis s’esclaffant, reprit :
- Ce sont de petites boules de chewing-gum sur pattes, ah ah ! C’est moi qui les ai créés ! Cela devenait difficile tout seul, il y avait beaucoup trop de travail… Alors je les ai modelés grâce à la gomme contenue dans les feuilles des plantes à lettres. Mais n’essaie pas d’en mâcher un, d’accord ? Ils sont beaucoup trop utiles ici.

- Il est complètement fou, chuchota Hélio à la marionnette.

- Ah ! Nous voici au cœur de mon laboratoire, continua le professeur. Je te recommande de ne toucher à rien, c’est dangereux.
Ils s’étaient arrêtés au centre de la pièce, au milieu d’un fouillis de marmites posées sur des gazinières, et de plans de travail couverts de fioles et de taches gluantes. Cela ressemblait plus à une cuisine qu’à un laboratoire. Il y régnait un désordre impressionnant.
En l’air, à travers le toit ouvrant, on apercevait toujours le même ciel illuminé de portes.

- Bien, dit le professeur Expérenmot tout en farfouillant dans les casseroles et les marmites. Ma lourde tâche consiste comme tu dois le savoir à créer des mots. Et ce n’est pas de tout repos… Il faut faire attention à bien doser les lettres, à ne pas faire des mots trop longs ou trop compliqués. J’essayais justement tout à l’heure une nouvelle combinaison de consonnes pour créer un mot sans voyelles… Cela fait un moment que je travaille là-dessus, mais malheureusement, c’est infructueux. Cela semble impossible. J’ai tenté de mélanger des « R », des « T », des « S » à un « D », un « B » et un « C », et ça a donné quelque chose comme « Strbrdstrc ». Imprononçable ! J’ai alors ajouté un ou deux « N », histoire d’adoucir la prononciation, mais le résultat m’a explosé au visage !

Le professeur se pencha et souleva une marmite posée au sol. Le couvercle était déchiqueté au milieu et on aurait dit un chou-fleur en métal.
Là, un Boubli accourut, secoua la tête énergiquement en regardant la marmite et la prit des mains du professeur, sans doute pour aller la jeter, puis disparut.

- Voilà une bonne chose de faite, dit le professeur. Comme je te le disais, c’est compliqué de former des mots. Ça ne fait pas toujours ce qu’on veut.

Il courut à l’autre bout du plan de travail encombré et ramena un panier comme ceux que transportaient les boublis.
- Ces lettres sont triées par cohérence par mes chers assistants caoutchouteux. Par exemple, ils ne vont pas mettre tous les « Z » dans le même panier, ce serait absurde ! On ne peut pas faire un mot avec plusieurs « Z ». Enfin… à part Zizanie peut-être, ou Zigzag. Et puis, il faut qu’il y ait assez de voyelles, puisque, comme tu as vu, les consonnes ne sont pas capables de former des mots toutes seules !

Il tendit le panier à Hélio.
- Tiens, vas-y, prends une lettre. Ce « H » par exemple.

Hélio saisit un « H » qui faisait deux fois la taille de sa main.

- Goûte-la maintenant.
- Hein ? dit le garçon horrifié. Ça se mange ?
- Lèche-la un peu tu verras.

Il hésita mais ne voulant pas contrarier le professeur, il porta la lettre à sa bouche.
- Ça a pas de goût !
- Exactement ! exulta le professeur. Une lettre toute seule n’a aucun goût, aucun intérêt ! Un « H » sans rien derrière ne t’apprend rien ! Rien de rien ! Il faut l’associer à d’autres lettres pour qu’apparaisse la magie ! Imagine un peu si on ne parlait qu’avec des lettres ! H I O U G M K E ! S R Y T J I P W… On n’irait pas loin, n’est-ce pas ? Et maintenant, tu vas goûter ceci.

Le professeur attrapa une fiole qui contenait un liquide rose et la donna au garçon.

Hélio avala une gorgée du breuvage. C’était délicieux. Sucré, doux, parfumé. Ça lui rappelait à la fois la barbe à papa, le chocolat, la glace à la fraise avec chantilly, les caramels mous, la guimauve… Ça donnait envie d’en reprendre. Une envie irrésistible.

- Gourmandise ! s’écria-t-il soudain. Gourmand, gourmande, gourmet, goût.

C’est ce qui lui était venu à l’esprit en goûtant la boisson rose. Les mots étaient sortis tout seul.

- Bravo ! Hourra ! hurla le professeur. J’ai bien choisi, tu ne trouves pas ? Tu viens de goûter le mot « Gourmandise ». C’est un mot qui a été fabriqué à partir du mot latin Gustus qui veut dire « Goût ». Le latin n’est plus parlé aujourd’hui, et il fallait un mot pour désigner le plaisir de manger ! J’ai donc pris ce mot Gustus, et je l’ai transformé en « Gourmandise ». Quel délice… en le prononçant, on sait tout de suite que ce mot désigne une chose agréable ! Certains disent que c’est un péché, mais moi je ne trouve pas. Contrairement à la « Gloutonnerie » qui est le fait de s’empiffrer, excuse-moi d’employer ce terme… Celui-là je ne te le ferai pas goûter…

- Et gourmet ? interrogea Hélio.
- C’est un mot de la même famille que « Gourmandise » et « Goût ». Un mot a une racine, et ensuite il a toute une famille qui lui ressemble, comme toi tu ressembles à ta maman ! Enfin, je ne sais pas à qui tu ressembles, mais tu vois ce que je veux dire !
- Oui.

- Dans cette famille, il y des adjectifs, des verbes, des noms… Tout pour faire des phrases autour du goût. C’est très pratique. Maintenant, veux-tu goûter… ce mot !

Le professeur tendit au garçon une autre fiole, avec un liquide gris à l’intérieur.
À peine y eût-il trempé ses lèvres qu’il le regretta. Ça avait un goût infect, qui lui tordit le ventre et lui donna mauvaise conscience. Il se sentait mal et s’en voulait énormément.

- Culpabilité, grimaça-t-il. Je me sens Coupable mais je sais pas pourquoi…
- Le pauvre petit, intervint Lord Canterbury. C’est douloureux la culpabilité…
- Mais non mais non, c’est excitant, cria le professeur. « Culpabilité ». J’ai pris le mot latin culpa qui veut dire faute… connais-tu l’expression « mea culpa » ?
- Ma mamie dit ça des fois…
- Cela signifie « c’est ma faute ». C’est une façon de s’excuser.
- Ah !
- Mais revenons à nos moutons. J’ai ensuite ajouté un suffixe à ce mot, et c’est devenu « culpabilité ».Tu sais ce qu’est un suffixe ? On rajoute un petit mot derrière un autre et ça lui donne un nouveau sens ! Ha ha !

Il s’interrompit et leva brusquement l’index en l’air.
- Mais attention, le suffixe se place toujours à la fin d’un mot, sinon, ce n’est plus un suffixe ! Tu as compris ?
- Oui, oui.
- Bien. Culpabilité est un nom féminin qui signifie « se sentir fautif ». Culpa est donc la racine du mot, comme la racine d’une plante. La culpabilité est une des branches de cette plante. On peut ajouter le même suffixe à d’autres adjectifs pour créer des noms. Comme capable qui donne capacité. Ou agile qui donne agilité. Tu comprends ?
- Oui.
- On peut aussi leur ajouter des préfixes. Ceux-là se placent au début du mot. C’est encore plus drôle que les suffixes ! Par exemple, le préfixe « pré » justement. Il signifie avant. Si tu prends les verbes voir et sentir, et que tu leur ajoutes le préfixe « pré », ça donne ?
- Prévoir, commença Hélio, et pressentir ?

- C’est ça mon jeune ami ! De nouveaux verbes apparaissent, comme par magie !

Il se précipita alors vers un grand placard à portes vitrées, plein d’éclaboussures variées. Sur la vitre de gauche, il y avait une étiquette où on pouvait lire « préfixes », et à travers cette vitrine on voyait des fioles de toutes les couleurs portant l’inscription « » ou « par », ou encore « pré » ou « re ». La vitrine de droite était consacrée aux suffixes, « tion », « ieur », « tif », etc.

- Hé hé ! Pas besoin de réinventer, j’ajoute un peu de préfixe ou de suffixe conservé dans ce placard… Ingénieux, n’est-ce pas ? Bien, où en étais-je ? Prévoir signifie donc voir avant, autrement dit envisager les choses avant qu’elles n’arrivent.

Il écrivit quelque chose très vite sur un petit carnet qu’il sortait de sa poche.

- Tu vois, pour le verbe pressentir, on rajoute un deuxième « s », sinon, on dirait « prézentir », ça changerait tout, ha ha ha ! Et ça veut donc dire sentir à l’avance. Certaines personnes ont ce don, tu sais comme les voyantes… Allez essaie de trouver un mot avec le même préfixe.

Hélio réfléchit un instant.
- Préhistoire ! hurla-t-il. Je sais ce que ça veut dire. C’était avant, quand y avait des dinosaures !
- En fait, intervint notre ami Phil, la Préhistoire est la période qui se situe avant la découverte de l’Écriture. Ensuite, c’est le début de l’Histoire. Tu vois à quel point les mots sont importants. L’Ecriture a permis de créer un vrai langage qui a pu se transmettre. C’est un extraordinaire moyen de communication. C’est à ce moment qu’est né le pays des mots goûtus.

Il était beaucoup plus drôle d’apprendre des choses avec ces deux-là plutôt qu’à l’école avec Madame Bolduc. Elle était gentille mais avec elle tout était toujours ennuyeux et répétitif. Et puis elle portait tout le temps d’affreux rubans dans les cheveux…

- Allez, essaie encore une fois, dit le professeur.
- Hum… Prénom ! Un prénom, c’est avant un nom de famille. Mon prénom, c’est Hélio !
- Très intéressant, mon petit. Sais-tu d’où vient ton prénom ? C’est un prénom ancien qui vient de « Hélios », le dieu grec du soleil. Tu t’appelles soleil, c’est merveilleux !
- Waouh ! C’est pour ça que ma maman m’appelle toujours son « petit bout de soleil tombé du ciel » !

- Comme c’est mignon… Bref. Tu comprends maintenant ? Chaque mot a une identité, un sens. Et une orthographe qu’il faut respecter. Imagine un peu que quelqu’un veuille t’appeler Arthur, alors que tu t’appelles Hélio. Ça ne te plairait pas je suppose ?
- Non ! Arthur c’est pas moi !
- Eh bien quand tu écris un mot avec une mauvaise orthographe, c’est pareil. Ça ne lui plait pas, ce n’est pas lui.
- Oui mais comment on retient l’orthographe si on connaît pas les mots ?
- Il faut lire mon ami ! Si tu t’intéresses aux mots, et si tu essaies de les comprendre, alors le français n’aura plus de secrets pour toi. Tu seras un crack !
- D’accord, j’essaierai, promit Hélio. Mais les mots dans les bouteilles, qu’est-ce qu’ils deviennent après ?

- Eh bien, vois-tu, des mots à boire, ce n’est pas très pratique. Et puis, comme tu l’as vu, il y en a qui ont vraiment un goût répugnant. Mais après ce n’est plus moi qui m’en occupe, j’ai déjà bien assez de travail.
- Nous allons poursuivre notre visite du pays des mots goûtus, dit Phil à Hélio. Ainsi tu connaîtras la prochaine étape de fabrication des mots. Pouvons-nous vous emprunter un Boubli-tut tut professeur ?
- Bien sûr mes amis, avec joie ! Venez par ici.

Le professeur et les deux visiteurs traversèrent le reste de l’immense pièce, croisant des dizaines de Boublis sautillants, transportant des paniers parfois plus gros qu’eux.

Soudain, arrivé près de la porte de sortie, le professeur en attrapa un par son petit bras dodu et le pria de venir avec lui. Puis il ouvrit la porte et ils se retrouvèrent tous les quatre sous une sorte de porche, où une dizaine d’engins curieux était garée. Ils ressemblaient à de spacieuses brouettes à trois roues, aménagées confortablement avec des coussins en velours rouge foncé.

- Emmène donc mes deux amis. Ils vont visiter notre beau pays, dit le professeur au Boubli.

Le Boubli secoua énergiquement la tête et fit signe à Hélio et à Phil de s’installer dans un tut tut. Ils s’exécutèrent aussitôt.

- Merci professeur, dit le garçon.
- Surtout n’oublie pas, deviens l’ami des mots, et ils te le rendront, ha ah ! À bientôt Phil, quelle joie de t’avoir revu !
- Au revoir cher ami ! répondit Phil.

Le Boubli attrapa les deux manches de la brouette et se mit à cavaler, laissant très vite derrière eux le labo-théière du professeur Expérenmot.

A suivre…

(Ce texte est la propriété exclusive d’Oriane Rousset, protégé par le régime des droits d’auteur.
Ne pas copier ou diffuser sans son autorisation, merci.)

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♥ gribouillé par Shalima le 15 août 2009
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Un blabla »

  1. Quelle aventure merveilleuse…Un régal à chaque Week-end!

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