Le pays des mots goûtus – chapitre 6
Oriane Rousset est auteure d’histoires pour enfants. Elle m’a contacté pour me présenter son premier roman jeunesse : Le Pays des Mots Goûtus. Emballée par cette histoire, je lui ai proposé de la publier sur mon blog, au rythme d’un chapitre chaque samedi et chaque dimanche, façon saga de l’été à la sauce blog, jusqu’au mois de septembre. C’est pour les enfants, mais nous espérons toutes les 2 que les aventures d’Hélio Saltimbanque vous plairont aussi !

- CHAPITRE 6 -
FRANCKY
Ils se remirent en route, laissant les Choristes à leur concert. La forêt s’éclaircit peu à peu et bientôt apparut devant eux une charmante chaumière avec une cheminée qui fumait.
À côté de la maison, le nez dans une plante, se tenait un drôle de personnage qui parlait tout seul. Il avait la peau noire et de grosses tresses sur toute la tête.
- Nous avons de la chance, dit le pantin, il est ici. Nous aurions pu le chercher dans toute la forêt…
Les deux compagnons s’approchèrent et l’interpelèrent, mais il ne sembla pas les entendre.
Respirant une plante, il divaguait complètement.
- Confettis, cucurbitacée, mmm… corbeille, calcification…concubinage !
Hélio se demanda pourquoi ce curieux personnage récitait des suites de mots sans aucun sens.
Tout à coup Francky se retourna et vit les deux visiteurs.
- Bonjour mon ami, dit Lord Canterbury. Je te présente Hélio, un jeune garçon impatient de jardiner des mots !
- Alors vous êtes au bon endroit, dans le jardin de Francky, venez donc par ici, car je crois ma foi, qu’il est temps de récolter, tous ces petits « C ».
Il avait parlé très lentement, pour goûter chacun de ses mots, comme on goûte du vin.
Puis, attiré par une odeur, il tourna la tête et reprit :
- Alvéole, arbuste… aérosol… alternatif…
Il ne semblait pas avoir réellement pris conscience de la présence des nouveaux arrivants. Il leur parlait comme s’il se parlait à lui-même, sans les regarder.
- Tout à fait mûres aussi, venez par là, car mes amis, il faut cueillir les « A ».
Le curieux personnage les mena jusqu’à une petite cabane accollée à la maison, tout en tournant la tête de tous les côtés et en agitant les bras, comme possédé, pour mieux sentir les odeurs.
Là, chacun se munit d’un petit panier en osier.
- Respirez, écoutez, recevez, il faut sentir les plantes, leur odeur me hante, et me nourrit les sens, à une folle cadence.
Ses paroles coulaient comme celles d’une chanson.
- Il parle toujours comme ça, avec des rimes ? demanda discrètement Hélio.
- C’est un amoureux des mots, de leur mélodie, répondit le pantin. Il les fait rimer naturellement, pour mieux les apprécier. Mais si tu veux mon avis, il est un peu toqué, ça lui monte au cerveau !
- Comment il fait pour faire des rimes tout le temps ?
- Tu sais, il passe ses journées à manier les lettres dans son jardin, et les mots dans sa tête. C’est devenu une habitude. Il vit tout seul avec ses plantes et ses mots depuis tellement longtemps.
Hélio regarda Francky de plus près. Il avait porté une lettre à son nez, et l’aspirait de ses énormes narines béantes. Il aurait pu y faire entrer une lettre entière tant elles étaient gigantesques. Hélio cligna des yeux pour voir s’il ne rêvait pas. Les narines géantes s’étaient refermées. Francky déposa le « C » dans son panier et dit :
- Pour savoir si une lettre, cueillie ou non doit être, respirez-là profondément, et voyez si l’inspiration se répand. Si aucun mot, ne vient à votre cerveau, ne la cueillez pas, il ne faut pas. Mais si des mots délicieux, comme tombés des cieux, vous viennent à l’esprit, alors c’est qu’elle peut être cueillie.
Hélio croyait avoir compris. En plus d’être agréable à écouter, Francky était facile à comprendre car les rimes forçaient à écouter vraiment. Chaque parole était comme une énigme qu’on avait envie de déchiffrer.
Il avait donc compris que si l’on pensait à des mots en respirant une lettre, c’était que celle-ci était mûre et prête à être cueillie. Il essaya avec un « A » qui avait inspiré Francky quelques minutes auparavant. Rien ne se produisit. La lettre n’avait pas d’odeur. Hélio ne sentait ni ne ressentait rien.
Francky, quant à lui, récitait une suite de mots en « J » qui semblait l’envoûter particulièrement, et ne faisait pas attention à lui.
- Ce que voulait dire notre ami, intervint le pantin, c’est que tu dois respirer la lettre, pas la plante. Elle n’a pas une odeur au sens propre. Sais-tu ce que signifie le sens figuré ? Le même mot peut avoir un premier sens, dit sens propre, et d’autres sens, plus imagés. Au sens figuré, l’odeur est ce que dégage une chose ou une personne. Ce n’est pas une vraie odeur. Tu comprends ?
- Ah ! Euh… Je sais pas.
- Eh bien, vas-y, touche une des lettres. Imprègne-toi d’elle. Et dis-moi ce que tu ressens.
Hélio s’exécuta, tout content de pouvoir enfin palper une lettre.
C’était aussi agréable que toucher les pétales d’une fleur. Doux comme ceux d’une rose, gras et épais comme ceux d’une orchidée.
Il caressa la lettre, la regarda attentivement, puis la respira délicatement. Soudain, un mot lui vint à l’esprit.
- Arbalète ! dit-il fièrement.
Francky avait entendu cette fois-ci.
- Félicitations mon ami, le langage des plantes tu as compris, mais continue, ce n’est qu’un début… Mmm… Ferraille, foudroyant, fabuleux…
Il se retourna vers une plante à « F », sans plus prêter attention aux deux autres. La plante était dure comme du Fer mais très Fine et d’un beau rouge Feu. Difficilement, Francky tenta de cueillir les petits « F », mais la plante lui brûlait les doigts. Il continua tant bien que mal à remplir son panier. Il devait avoir l’habitude.
Hélio avait compris le principe et fit de même, en évitant la plante brûlante. Au fur et à mesure, davantage de mots lui venaient à l’esprit. Il y avait Vague, Vitrine et Vautour pour la plante à « V » ; Libraire, Linge, Lampadaire, Livre pour la plante à « L ». Il remplissait son panier des lettres bien mûres.
Cependant, il n’était pas totalement sûr d’avoir compris l’histoire du sens figuré.
- Dis, est-ce que tous ces mots que je viens de dire ont un deuxième sens ? demanda-t-il à la marionnette.
- Eh bien, certains oui, lui répondit-elle. Vautour par exemple. Tu sais que c’est un grand oiseau de proie. Mais on appelle aussi vautour une personne qui guette et convoite le magot d’un autre comme une proie. Quant au mot linge, on l’utilise dans l’expression « il n’y a que du beau linge », par exemple lors d’une soirée réunissant des personnes riches, célèbres ou influentes. Pour dire la même chose, on peut aussi employer l’expression « c’est le gratin ». Dans le gratin, ce plat avec une couche de fromage gratiné, la meilleure partie est sur le dessus, et on dit pareil pour la société, ceux qui sont tout en haut sont mieux lotis. Ils ont plus de chance si tu préfères.
- Mamie Tilleul quand elle regarde des cérémonies à la télé, elle dit qu’il y a que du beau monde et que le gratin… Mais avant je comprenais pas, je pensais qu’ils mangeaient toujours la même chose !
- On peut jouer avec beaucoup de mots comme ça. Même si on ne peut pas changer l’orthographe des mots, on peut s’amuser avec. C’est ce que font les écrivains par exemple. Pour cela, il faut vraiment comprendre un mot. Et traquer tous ses sens cachés. Après, on peut en faire ce que l’on veut !
À ce moment, Francky tendit un « R » à Hélio et lui dit :
- Respire, et dis ce qui t’inspire.
Hélio respira la lettre, et dit « renard » presque aussitôt.
- Très intéressant, dit Lord Canterbury. Justement ce mot a plusieurs sens. Le renard est un animal rusé, c’est pourquoi on peut dire de quelqu’un qui est malin que c’est un renard. Tout comme on dit de quelqu’un qui nage très bien que c’est un vrai poisson, ou de quelqu’un qui n’est pas propre que c’est un petit cochon, ou un goret. Il y a aussi agile comme un chat, doux comme un agneau. Quelqu’un de lent se verra traité d’escargot ou de tortue. On dit aussi « gai comme un pinson », un petit oiseau qui a un chant très joyeux. On appelle quelqu’un qui est vieux un dinosaure, mais ce n’est pas très gentil…
- Je comprends mieux maintenant, dit Hélio. Mamie Jasmin des fois elle me dit « arrête tes singeries » parce que je fais des grimaces comme les singes !
- Exactement. Il existe aussi beaucoup d’expressions avec des noms d’animaux. Une expression est une phrase passée dans le langage courant. Parfois, son sens est difficile à comprendre. Mais tu dois en connaître.
- Euh… être une poule mouillée ! C’est quand on se dégonfle.
- Très bien, my dear. À moi de t’en trouver une…
Il réfléchit une seconde, puis :
- « Quand le chat n’est pas là, les souris dansent ».
- Je sais ! C’est quand les parents sont pas là, les enfants peuvent faire des bêtises !
- Oui, c’est une bonne explication, admit Lord Canterbury en souriant. Certaines expressions sont plus compliquées. Quand je suis arrivée en France, j’ai eu beaucoup de mal à comprendre l’expression « donner sa langue au chat », car on ne peut pas la traduire !
- Bah ça veut dire qu’on trouve pas la solution !
- Oui, petit malin, mais sais-tu d’où vient cette expression ? Pourquoi parle-t-on de chat et de langue ?
- Non, dit Hélio tout penaud.
- Pour la comprendre, reprit le pantin, j’ai dû remonter dans le temps. À l’époque on disait « jeter sa langue aux chiens », comme on donne les restes dont on ne veut plus. Et quand on renonce à trouver la solution, on n’a plus besoin de sa langue pour parler, on peut donc la jeter.
- C’est drôle ! Mais pourquoi le chat ?
- On disait aussi « mettre quelque chose dans l’oreille du chat », ce qui signifiait confier un secret, car les chats ne peuvent pas répéter les secrets. L’expression est devenue « donner sa langue au chat », ce qui est plus doux que de la jeter aux chiens !
- Une autre s’il te plaît !
Le pantin réfléchit un moment.
- Sais-tu ce que signifie faire l’autruche ?
- Non !
- Les autruches, lorsqu’elles ont peur, enfouissent leur tête dans le sable. Quelqu’un qui fait l’autruche ne veut pas regarder les problèmes en face, et comme l’animal, il croit que s’il ne le regarde pas, le danger n’existe plus.
- Waouh ! T’en connais des choses. Encore une !
- Voyons… Entre chien et loup. Cette expression désigne le crépuscule, ce moment entre le jour et la nuit où il fait encore trop sombre pour distinguer un chien d’un loup. Le chien est le symbole du jour car il peut nous guider comme la lumière, et le loup le symbole de la nuit menaçante. Il existe beaucoup d’expressions très anciennes avec les loups. Au Moyen Âge, quand ils étaient encore nombreux dans les forêts, on en avait très peur. Ils avaient la réputation de manger les enfants et les troupeaux et d’avoir un féroce appétit. De là sont nées plein d’expressions. On dit « avoir une faim de loup » lorsqu’on est affamé, « se jeter dans la gueule du loup » quand on tombe dans un piège. « Crier au loup » signifie alerter d’un danger, même s’il est petit. Le grand méchant loup est aussi dans beaucoup de contes. On a même inventé de nombreuses histoires sur le loup-garou, mi-homme mi-loup, encore plus effrayant…
Hélio était impressionné. Il ne se serait jamais douté que des histoires de mots pouvaient être aussi passionnantes. Peut-être qu’il pourrait apprendre d’autres expressions et épater ses grand-mères !
- Maintenant que tu as compris tout ça, je pense que tu es prêt à savoir ce que deviennent ces lettres cueillies par Francky. Nous allons donc apporter nos paniers au professeur Expérenmot. Mais c’est assez loin d’ici, à l’autre bout de la forêt. Peut-être que Francky voudra nous y accompagner.
Francky accepta et alla chercher derrière la maison un petit tracteur pneumatique à pédales. De tracteur il n’avait que l’allure. Les roues, la banquette, les pédales, tout était gonflé d’air, comme les matelas vendus autour des plages.
- Au labo du professeur, je vous conduis en tracteur, veuillez prendre place, dans cet engin première classe.
Hélio, très surpris, s’installa sur la banquette avec la marionnette. C’était assez confortable.
- Au pays des mots goûtus, pas de moteur qui pollue, chacun pédale ou trottine, c’est ça notre routine.
Il y avait 3 paires de pédales au plancher et les trois compères se mirent à pédaler, ce qui donna assez rapidement une vive allure au tracteur. Hélio trouvait ça très amusant, c’était comme conduire une voiture qui ne faisait pas de bruit.
Francky connaissait vraiment tous les chemins de la forêt, et tous les raccourcis, comme l’avait dit le Lord. En un rien de temps, ils étaient arrivés. Il déposa les deux amis avec leurs paniers devant une allée de dalles jaunes.
- Adieu compagnons, prenez soin de vos provisions, et transmettez au professeur, mes sentiments les meilleurs.
- Merci, répondirent-ils. Au revoir Francky.
Et il disparut dans la forêt sans un bruit.
(Ce texte est la propriété exclusive d’Oriane Rousset, protégé par le régime des droits d’auteur.
Ne pas copier ou diffuser sans son autorisation, merci.)
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♥ gribouillé par Shalima le 9 août 2009
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Hélio apprend à jardiner les mots, comme c’est beau !! On se plaît bien dans le jardin d’Oriane, les mots sentent bon, on a envie de s’y prélasser…