Oriane Rousset est auteure d’histoires pour enfants. Elle m’a contacté le mois dernier pour me présenter son dernier roman jeunesse : Le Pays des Mots Goûtus. Emballée par cette histoire, je lui ai proposé de la publier sur mon blog, au rythme d’un chapitre chaque samedi et chaque dimanche, façon saga de l’été à la sauce blog, jusqu’au mois de septembre. C’est pour les enfants, mais nous espérons toutes les 2 que les aventures d’Hélio le saltimbanque vous plairont aussi !

CHAPITRE 1
HELIO, LE CIRQUE, LA LAVANDE ET L’ORTHOGRAPHE
Hélio Saltimbanque, huit ans, était un artiste. Normal, avec des parents travaillant dans un cirque. Il dessinait, peignait, inventait, et faisait la fierté de son père et de sa mère. Mais ils n’étaient pas souvent là pour le voir, parcourant sans cesse le monde avec leur troupe itinérante.
Hélio vivait dans une grande maison entourée de champs de lavande et de mimosa, avec ses deux grands-mères. Elles passaient leur temps à bavasser et à boire le thé, c’est pourquoi on les appelait Mamie Jasmin et Mamie Tilleul. Mamie Jasmin ne buvait que du thé au jasmin, quant à Mamie Tilleul, elle ne jurait que par… le tilleul évidemment. Parfois, le soir, elles s’offraient tout de même un petit verre de Cherry, une boisson à la mode dans leur jeunesse.
Mamie Tilleul était désordonnée, rieuse, tête en l’air et folle. On pouvait penser en la voyant qu’elle venait de se lever, avec son chignon fané et ses bas mal assortis. Elle pouvait sortir faire son marché en robe de chambre et chaussures à talons.
Mamie Jasmin, elle, était tout le contraire. Grande, élégante, elle s’habillait toujours en rose. Ses cheveux étaient de couleur mauve, mis en plis de façon parfaite. On aurait dit qu’un nuage s’était posé sur sa tête.
C’était une grande dame, eh oui ! Elle avait été une célèbre journaliste, primée de nombreuses fois pour ses articles sur la langue française.
Le problème de Mamie Jasmin était que son petit-fils n’avait pas hérité de son amour pour le beau français. Ça la désolait !
Hélio ne s’intéressait pas du tout à l’école, et sa bête noire était l’orthographe. Il péchait vraiment. Il ne comprenait pas pourquoi on ne pouvait pas écrire un mot comme on voulait. « Ça revient au même si on le dit pareil ! »
Il préférait inventer des jeux et les histoires qui allaient avec. Pour ça, la grande maison était une vraie mine d’or ! On y trouvait des pièces détachées de vélos et de tracteur dans la grange, des vieilles brouettes au fond du jardin, des pots de peinture et des malles en tous genres dans le grenier. Avec tout ça il revivait les aventures de gladiateurs victorieux dans des arènes peuplées de chars à moteurs et de lions en peluche.
Pas plus tard que la semaine précédente, Hélio avait tendu à Mamie Jasmin sa rédaction, entre le gigot et la tarte aux prunes. L’institutrice, Madame Bolduc, avait demandé d’écrire un devoir sur le métier de ses parents. Et voici ce que cela donnait :

En voyant cela, Mamie Jasmin, en bonne tragédienne, s’était exclamée, la main sur le front :
- C’est une CATASTROPHE ! Un CATACLYSME ! Un FLÉAU ! Une ABOMINATION !
S’en était suivi une avalanche de mots compliqués et quelque peu exagérés, puis au bout de cinq minutes, Mamie Tilleul était partie dans un grand éclat de rire. Elle riait toujours de tout. Elle riait toujours à retardement. Cela ne manqua pas d’énerver Mamie Jasmin, qui ne badinait pas avec l’école et surtout pas avec l’orthographe.
- Mais enfin ! s’emporta-t-elle, ses cheveux mauves virant au pourpre. La langue française est si EEEEXXtraordinaire ! C’est une des plus belles langues du monde, peut-être LA plus belle ! Et tellement riche, tellement passionnante ! Ô rage ! Ô désespoir ! Si personne n’en prend plus soin, que se passera-t-il ? Elle finira en langue morte, comme le latin ! Et nous parlerons tous une sorte de franglais répugnant ! OoOoohh ! Tous ces jeunes parlent et écrivent tellement mal de nos jours ! Alors que notre belle langue a une mélodie si délicate, si sophistiquée !
Sur cette tirade dramatique, Mamie Tilleul était partie cueillir de la lavande en pouffant, et Hélio, tout penaud, avait disparu dans sa chambre. Il n’aimait pas décevoir sa grand-mère. Cela le rendait profondément triste.
Mamie Jasmin de son côté, se mit à réfléchir sérieusement. Il était temps d’agir.
Ce soir-là, juste au moment où Hélio allait fermer les yeux, Mamie Tilleul fit grincer la porte de la chambre en entrant. Elle tenait une chose bizarre dans la main.
Elle s’approcha du lit et se pencha, les mains derrière le dos.
- Ne sois pas trop triste mon garçon, chuchota-t-elle à moitié hilare, tu es un bon petit. Tout le monde ne peut pas être doué pour tout. Et puis tu verras ça s’arrangera. Elle fait son cinéma la Jasmin, mais moi je sais que tu vas faire des progrès.
La vieille dame ne disait pas souvent grand chose, mais elle était toujours confiante. On eût dit qu’elle avait un don pour sentir les choses et rassurer les gens. Ou peut-être était-ce sa douce folie qui les mettait en confiance.
Elle tendit ensuite à son petit-fils ce qu’elle cachait derrière son dos et ajouta en ricanant :
- Tiens, c’est pour te consoler. Je l’ai trouvé par terre à côté de la chambre de ta grand-mère. Elle voulait sans doute la jeter, mais je suis sûre qu’elle peut encore servir.
Hélio se redressa et regarda la chose que lui proposait sa grand-mère. C’était une sorte de poupée, ou de marionnette en bois, avec une grosse tête toute ronde, un chapeau poussiéreux, une moustache très emmêlée, et des vêtements d’un autre temps. Le garçon éternua à cause de la poussière. Il n’y avait que Mamie Tilleul pour offrir un « cadeau » pareil. Il n’y avait qu’elle aussi qui parvenait à chanter, la tête sous l’eau dans son bain, sans jamais avaler d’eau. Sacrée Mamie Tilleul !
Hélio fit un sourire un peu tordu à sa mamie, les yeux lui piquaient à cause de la poussière, et la remercia. Quand elle fut partie, il jeta la poupée loin de lui et s’endormit.
A suivre…
(Ce texte est la propriété exclusive d’Oriane Rousset, protégé par le régime des droits d’auteur.
Ne pas copier ou diffuser sans son autorisation, merci.)
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